Cédric DURAND - Le techno-féodalisme

Cédric Durand, économiste et sociologue français, a développé le concept de "techno-féodalisme" pour analyser les mutations contemporaines du capitalisme, notamment l'emprise croissante des plateformes numériques sur l'économie et la société.

Son ouvrage (Technoféodalisme, 2020) explore comment les géants de la tech, à travers la collecte et l'exploitation des données, instaurent de nouvelles formes de domination rappelant les rapports de pouvoir féodaux. Il propose une analyse critique et sombre de l'évolution du capitalisme numérique, affirmant que nous changeons de système économique.

Il met également en évidence l'importance de comprendre cette nouvelle structure économique pour analyser les inégalités et les défis démocratiques actuels.

  1. La fin du capitalisme classique ?

Pour Durand, les grandes entreprises du numérique ne se comportent plus comme des entreprises capitalistes traditionnelles qui investissent dans la production pour vendre des marchandises. Elles se rapprochent d'un modèle médiéval : le féodalisme. L'économie ne repose plus sur le profit industriel mais sur la rente.

 

  1. Le concept de fief numérique

La plateforme n'est plus vue comme un simple outil, mais comme un fief (une terre appartenant à un seigneur).

* Le seigneur technologique (Google, Amazon, Apple) possède l'infrastructure.

* Les vassaux sont les entreprises et les commerçants qui sont obligés d'utiliser ces plateformes pour exister et vendre leurs produits.

* Les serfs sont les utilisateurs qui travaillent gratuitement pour le seigneur en produisant des données à chaque clic.

 

  1. La prédation par la rente

Contrairement à une entreprise classique qui gagne de l'argent en vendant un produit, le seigneur technologique prélève une part de la valeur créée par les autres.

* La rente de monopole : la plateforme prélève une commission sur chaque transaction réalisée par les vendeurs tiers (ex : 15 % ou 30 % sur un magasin d'applications ou une marketplace).

* La rente de données : la plateforme s'approprie gratuitement les données générées par les utilisateurs pour renforcer son propre pouvoir et ses algorithmes.

 

  1. La dépendance et la surveillance

Dans le techno-féodalisme, il est presque impossible de quitter le fief. Une entreprise qui n'est pas référencée sur Google ou qui ne vend pas sur la marketplace dominante disparaît. Cette dépendance permet aux plateformes d'imposer leurs conditions, leurs prix et leurs règles sans négociation possible.

La surveillance constante (tracking) est l'outil qui permet de s'assurer que personne n'échappe au contrôle du seigneur technologique.

 

Ainsi, 4 grand concepts se dégagent de son analyse : 

  1. Rente numérique
    Les profits générés par la possession et l'exploitation des infrastructures et des données numériques.

  2. Souveraineté des plateformes
    Le pouvoir exercé par les plateformes sur les utilisateurs, les producteurs et les marchés, créant une dépendance.

  3. Servage numérique
    La condition des travailleurs et des utilisateurs dont l'activité est contrôlée et monétisée par les plateformes.

  4. Accumulation par dépossession
    L'appropriation des biens communs numériques et des données personnelles sans compensation adéquate.

 

Les idées de Durand offrent une perspective critique sur la direction que prend l'économie mondiale.

 

Implications contemporaines

Les analyses de Cédric Durand sont cruciales pour comprendre les défis actuels liés à la régulation des GAFAM, la protection des données personnelles et les nouvelles formes de travail précaire.

Elles soulignent la nécessité de repenser les cadres juridiques et économiques pour contester la puissance des plateformes et garantir une répartition plus juste des richesses générées par l'économie numérique.

Ainsi, cet auteur montre que les lois sur la concurrence sont inefficaces contre le techno-féodalisme. Puisque ces acteurs ne cherchent pas seulement à dominer un marché mais à posséder l'infrastructure même de l'économie, la régulation devrait viser à transformer ces plateformes en services publics ou en biens communs pour briser le lien de dépendance seigneuriale.